Quand vous cherchez quelque chose dans Google, un résumé rédigé par l’intelligence artificielle apparaît de plus en plus souvent tout en haut, avant les liens. Google appelle ça les AI Overviews, ou Aperçus IA en français. Ce résumé cite quelques sources. Et y être cité est devenu une nouvelle forme de visibilité.
En octobre, en France, Clément Pessaux et son équipe de The Black Room ont montré que quinze grands médias, dont Le Monde, Radio France et L’Équipe, sont presque absents de ces résumés. Ils sont pourtant très bien classés dans Google. Mais l’IA ne les cite à peu près jamais : 12 fois sur près de 9 000 occasions (étude The Black Room).
Je me suis demandé ce qu’il en était chez nous. J’ai regardé 14 médias québécois sous trois angles :
- ce qu’ils permettent aux robots des IA, dans un petit fichier que tout site possède : le robots.txt, une sorte d’affiche à l’entrée qui dit aux robots où ils ont le droit d’aller ;
- combien de fois ces médias sont cités par Google, ChatGPT, Gemini et Perplexity au Canada, selon les données de l’outil Ahrefs ;
- ce que répondent vraiment ChatGPT et Perplexity à quelques questions d’actualité québécoise.
Voici ce que j’ai trouvé.
Chez nous, pas de média fantôme dans Google. Pour chaque média, j’ai pris 250 recherches en français où il apparaît en première page de Google, sous un résumé IA. Tous sont cités dans une bonne partie de ces résumés : environ 1 fois sur 4 pour Le Droit, jusqu’à 8 fois sur 10 pour Radio-Canada. Rien qui ressemble au trou noir français.
Le paradoxe Radio-Canada. Radio-Canada poursuit OpenAI, l’entreprise derrière ChatGPT, avec d’autres médias canadiens depuis novembre 2024 (CBC). En novembre 2025, la Cour supérieure de l’Ontario a accepté d’entendre la cause (Noovo Info). Radio-Canada a aussi fermé sa porte aux robots de ChatGPT, de Perplexity et de Gemini. Résultat : ChatGPT ne la cite à peu près jamais. Mais dans Google, c’est le média québécois que le résumé IA cite le plus souvent.
En France, Radio France a fait le choix inverse : elle a utilisé le réglage que Google offre maintenant aux éditeurs pour se retirer de ses résumés IA. Sans succès complet, selon Laurent Frisch, de Radio France : ses contenus continuent d’y remonter (Journal du Net). Deux diffuseurs publics, deux stratégies.
Fermer la porte, ça marche. Mais pas partout.
ChatGPT : les médias qui ferment la porte à son robot de recherche n’y sont presque jamais cités, de 0 à 14 fois. Ceux qui la laissent ouverte y apparaissent nettement plus. C’est le cas des sites de Québecor : ils bloquent les autres robots d’OpenAI, mais pas celui-là. TVA Nouvelles est ainsi cité plus de 1 100 fois par ChatGPT, le Journal de Montréal plus de 800 fois. Oubli ou choix délibéré, je ne sais pas. L’effet, lui, est clair.
Gemini, l’assistant de Google : même portrait. Les médias qui l’ont bloqué n’y apparaissent presque pas. Les autres, jusqu’à près de 1 700 fois.
Perplexity : bloquer son robot ne change pas grand-chose. Radio-Canada, le Journal de Montréal et La Presse le bloquent, et y sont cités plus de 1 200 fois chacun. Perplexity reconnaît d’ailleurs que lorsqu’un utilisateur lui demande de lire une page, il ne suit généralement pas ces consignes (documentation de Perplexity).
Google : aucun média ne ferme la porte au robot de Google, parce que ce serait disparaître des résultats de recherche. Le résumé IA et l’assistant Gemini viennent tous deux de Google, mais n’ont pas la même porte : Googlebot pour la recherche et ses résumés, Google-Extended pour Gemini. Bloquer Gemini ne retire donc pas un site de la recherche Google ni de ses résumés IA (documentation de Google). Les résumés IA de Google profitent donc de tous les médias, y compris de ceux qui ferment la porte à toutes les autres IA.
Des consignes écrites à la main, avec des trous. En lisant ces fichiers un par un, on trouve des oublis. Radio-Canada et Noovo bloquent l’IA Claude sous d’anciens noms qui ne sont plus utilisés ; le robot actuel n’est pas nommé. Les quotidiens de la CN2i (Le Soleil, Le Nouvelliste, La Tribune, Le Droit) et Les Affaires bloquent « Perplexity », alors que le robot s’appelle PerplexityBot : la consigne risque de ne viser personne. Le Devoir avait le même trou en octobre. Il l’a bouché depuis et nomme maintenant PerplexityBot et les robots actuels de Claude : ces fichiers bougent. Les Affaires a fait un choix plus fin : ses textes d’opinion et ses pages sectorielles sont ouverts aux IA, ses nouvelles non. Et plusieurs médias, dont La Presse, Le Devoir et L’actualité, bloquent aussi les robots des outils de veille médias comme Cision, Meltwater et Muck Rack.
J’ai aussi fait le test. Le 2 novembre, j’ai posé cinq questions d’actualité québécoise à ChatGPT : le changement d’heure, les élections générales d’octobre, le tramway de Québec, le logement à Montréal et les tarifs d’Hydro-Québec. Ses réponses citaient TVA Nouvelles (deux fois), le Journal de Québec, des sites gouvernementaux, Global News, CityNews ou Euronews. Radio-Canada n’est apparu qu’une fois ; La Presse et Le Devoir, jamais. Posée à Perplexity, la question sur le changement d’heure a donné 18 sources, dont Radio-Canada, La Presse, Le Devoir et L’actualité, qui bloquent pourtant tous son robot. Et selon le relevé d’Ahrefs du 24 octobre, le résumé IA de Google sur le tramway de Québec cite Le Devoir, qui ferme la porte à toutes les autres IA. Un petit échantillon, mais qui va dans le même sens que les données.
Ce que ça change pour les communicateurs. Une entrevue dans La Presse, Le Devoir ou à Radio-Canada peut être visible dans le résumé IA de Google, mais à peu près pas dans ChatGPT ni dans Gemini. Une entrevue dans le Journal de Montréal ou à TVA peut apparaître dans les trois.
Vos outils de veille ne voient pas forcément tout : certains sites leur ferment la porte.
Et quand l’IA ne peut pas lire l’article qui parle de vous, elle va chercher ailleurs, souvent dans ce qui est ouvert : votre site, votre salle de presse, votre communiqué en ligne. Je le dis avec un intérêt évident, puisque j’exploite PPN Source, qui diffuse des communiqués au Québec et au Canada, et PPN World, qui suit en direct les communiqués du monde entier. Les deux laissent entrer ces robots. Mais le conseil vaut pour tout le monde : vérifiez ce que votre propre site permet aux IA.
Pourquoi la France, et pas nous ? En France, l’enquête évoque deux pistes. D’abord, les conditions que Google a envoyées aux médias français à la fin de juin sur l’usage de leurs contenus par son IA (The Media Leader). Ensuite, un réglage qui permet à un site de se retirer des résumés IA, offert en France dès leur lancement en juillet (IA Tech au Quotidien) et partout dans le monde depuis le 31 août (aide de Google). Au Québec, rien dans les données ne montre un média qui se serait retiré. Reste à voir si l’un d’eux suivra Radio France.
Un bouton unique, mais pour l’entraînement seulement. Le 30 octobre, OpenAI, Google, Microsoft et Anthropic ont promis aux médias une consigne unique pour refuser que leurs contenus servent à entraîner leurs IA, au lieu de bloquer chaque robot un par un (TVA Nouvelles, dépêche de l’AFP). Microsoft l’appliquera dès le 1er février 2027, Google en 2027 et OpenAI dans les prochains mois ; Anthropic dit avoir « déjà commencé ». Une bonne nouvelle pour qui écrit ces fichiers à la main, avec les oublis vus plus haut. Mais selon Microsoft, la consigne ne touche pas la consultation des pages, et Google comme Microsoft assurent qu’elle ne changera rien à la présence des sites dans leurs moteurs de recherche.
Or, les données québécoises montrent que la présence dans ChatGPT dépend de son robot de recherche, pas de son robot d’entraînement. Petit clin d’œil : TVA Nouvelles, qui publie la nouvelle, est justement le média que ChatGPT cite le plus parmi les 14 étudiés, parce que son site laisse entrer ce robot de recherche. Le choix qui compte pour la visibilité, apparaître ou non dans les réponses des IA, restera donc à faire robot par robot. Microsoft le reconnaît d’ailleurs : elle offre un réglage distinct pour les réponses de son assistant Copilot, et prévient qu’un refus réduira la visibilité du site.
Et vous : savez-vous dans quelles IA vos nouvelles, ou celles de vos clients, existent encore ?
Méthode, en bref : consignes des sites lues le 2 novembre 2026 (le 9 octobre pour TVA Nouvelles, le Journal de Montréal et le Journal de Québec, dont les sites n’ont pas pu être relus) ; citations selon les données Ahrefs pour le Canada au 2 novembre 2026 ; 250 recherches en français par média ; tests dans ChatGPT et Perplexity le 2 novembre 2026. La méthode diffère de celle de The Black Room : ces chiffres comparent les médias québécois entre eux, pas avec la France.
Cet article a été produit avec l’aide de l’intelligence artificielle (Claude, d’Anthropic, l’une des entreprises dont il est question ici) pour les tests et une partie de la rédaction.
Les données
Les 14 médias sont tous cités dans les résumés IA de Google ; c’est dans ChatGPT et Gemini que les consignes aux robots font la différence.
Méthode et limites
Les chiffres tiennent pour comparer les médias québécois entre eux, pas pour les comparer directement à l’étude française.
Comment les chiffres ont été obtenus
- Robots.txt : lus le 2 novembre 2026 pour 11 des 14 sites, dans un navigateur pour ceux qui refusent les outils automatisés (Radio-Canada, Le Devoir, L’actualité). Ceux de TVA Nouvelles, du Journal de Montréal et du Journal de Québec n’ont pas pu être relus : on reprend la lecture du 9 octobre 2026. Un robot non nommé est compté comme ouvert, puisque c’est la règle générale du fichier qui s’applique. Le rôle de chaque robot vient de la documentation d’OpenAI, d’Anthropic, de Perplexity et de Google.
- Taux de citation dans le résumé IA : base Canada d’Ahrefs au 2 novembre 2026. Par média, les 250 premières requêtes en français, non navigationnelles, classées par trafic, où le site est dans les 10 premiers résultats d’une page avec résumé IA. « Cité » veut dire qu’Ahrefs relève une position du site dans le résumé IA de cette requête.
- Citations par plateforme : compteur d’Ahrefs pour le Canada (AI Overviews, ChatGPT, Gemini, Perplexity), même date. Ce sont des volumes absolus, qui dépendent de la taille du site : à lire comme des ordres de grandeur.
- Tests : le 2 novembre 2026, cinq questions posées à ChatGPT et une à Perplexity, sans compte. Google a répondu aux recherches par une vérification anti-robot ; pour Google, on s’en remet aux relevés d’Ahrefs.
Limites
- Ahrefs relève les pages de résultats canadiennes avec une interface en anglais, même pour des requêtes en français. Un internaute québécois en français peut voir d’autres résumés IA.
- 250 requêtes par média : un échantillon, pas un recensement. Comptez au moins 5 à 6 points d’incertitude sur chaque taux, un peu plus pour Le Nouvelliste, La Tribune et Le Droit, dont l’échantillon compte beaucoup de recherches à très faible trafic.
- La méthode diffère de celle de The Black Room (25 000 requêtes en France) : nos taux comparent les médias québécois entre eux, pas avec les chiffres français.
- Le robots.txt n’est qu’une couche. Le Devoir, Radio-Canada et L’actualité refusent les outils de lecture automatisés, signe d’une protection côté serveur dont on ne connaît pas les règles.
- Être cité ne prouve pas que l’IA a lu la page : un service peut citer une adresse sans l’avoir récupérée.
- Les tests ont été faits sans compte, depuis l’Europe, sur un petit nombre de questions : les réponses varient selon le compte, le lieu et le moment.
Sources
- Clément Pessaux sur LinkedIn, publication du 8 octobre 2026, et l’étude The Black Room, octobre 2026
- Entretien de Laurent Frisch, Radio France, au Journal du Net, 22 septembre 2026
- TVA Nouvelles : les géants de l’IA promettent aux médias un bouton anti-aspiration de leur contenu, dépêche de l’AFP, 30 octobre 2026
- Aide Search Console de Google : réglage « IA générative dans la recherche », offert à tous les sites depuis le 31 août 2026
- IA Tech au Quotidien, 22 juillet 2026
- The Media Leader : lettre de Google aux éditeurs français du 29 juin 2026
- CBC : poursuite des médias canadiens contre OpenAI, novembre 2024
- Noovo Info : la poursuite pourra se tenir en Ontario, 27 novembre 2025
- Robots d’OpenAI : rôle de GPTBot, OAI-SearchBot et ChatGPT-User
- Robots d’Anthropic : ClaudeBot, Claude-User et Claude-SearchBot
- Robots de Perplexity : PerplexityBot et Perplexity-User
- Robots de Google : Googlebot et Google-Extended
- Robots.txt des 14 médias : Radio-Canada, La Presse, TVA Nouvelles, Journal de Montréal, Journal de Québec, L’actualité, Le Devoir, Noovo Info, 98,5, Le Soleil, Les Affaires, Le Nouvelliste, La Tribune, Le Droit
- Ahrefs, Site Explorer et relevés de pages de résultats, base Canada, données au 2 novembre 2026
- Tests dans ChatGPT et Perplexity, 2 novembre 2026


